Rory Teague : « J’ai une grande part de français en moi »

Depuis le départ de Jacques Brunel vers l’équipe de France, on parle beaucoup de Bordeaux-Bègles et du fait que j’ai remplacé Jacques à la tête du staff sportif. Mais me connaissez-vous vraiment ?

 

Comment se définir ?


Je pense être avant tout quelqu’un de motivé. Je cherche tout le temps à donner le meilleur de moi-même. Quand j’étais plus jeune, j’ai fait de grosses erreurs dans la vie et dans le rugby. Cela n’excuse rien mais je ne vivais pas dans un milieu favorisé avec beaucoup d’argent. C’est pour ça qu’aujourd’hui, je garde la tête sur les épaules et je ne suis pas un flambeur. Depuis qu’il m’a été donné l’opportunité d’être entraîneur, je fais tout mon possible pour être au top de ce que je peux être.
Je crois également être une personne sociable, ouverte. Je ne vais pas uniquement parler aux gens de mon milieu. Je communique avec tout le monde quelle que soit la hiérarchie, même si je la respecte. Quand nous partons en vacances avec ma famille, je ne suis pas ce genre de personne qui reste scotché à la piscine toute la journée sans dire un mot. Au bout de 45 minutes, il me faut bouger, rencontrer du monde. Attention, être sociable ne veut pas dire avoir des tas d’amis. Non, comme beaucoup de gens, les amis, je les compte sur les doigts d’une main comme on dit en France. Ma femme dit que je suis différent de mes concitoyens anglais. Je veux bien la croire.

 

Mes débuts


Mon grand-père, qui a joué pilier, a fait office de père pour moi. Collin a toujours été là pour ma mère Michele et moi. Il est décédé l’année dernière et j’ai perdu beaucoup. Depuis l’âge de 5 ans, j’ai toujours eu un ballon de rugby entre les mains. Et j’ai toujours été dehors à faire du sport avec les amis. Je n’avais pas de console comme les autres. C’est peut-être ce qui fait que je vis pour le rugby et pour ma famille. Je ne sais pas faire autre chose. C’est aussi ce qui explique que je n’aime pas trop être enfermé très longtemps. Même chez moi.

Avec ma fille Lolita. / Photo Stéphane Operti

 

Ma France


J’ai connu des débuts difficiles avec la France même si au final, j’y ai plus joué qu’en Angleterre. A 22 ans, je débarque tout seul à Limoges, je ne parle pas un mot de français, il n’y a pas beaucoup d’anglophones dans l’équipe, j’ai un appartement et une voiture pourris, je n’arrive pas à dormir. Mais on peut dire je suis devenu un homme grâce à cette période. Il s’agit d’ailleurs de la plus grande expérience de ma vie car elle a fait de moi ce que je suis devenu en terme d’état d’esprit. Avant cela, à Gloucester, j’avais une voie tracée, une sorte de confort rugbystique. A Limoges, j’ai été obligé de sortir de ma zone de confort et j’ai adoré ça ! J’ai adoré apprendre la langue, les coutumes, l’ambiance différente qu’il y a autour du rugby. En Angleterre, depuis longtemps, tout est très structuré, voire professionnel. En France, cela relève davantage de la tradition. Un exemple, j’adore aller jouer à Castres avec l’esprit club, voire village, les supporters tout près de la main courante, qui vous chambrent parfois et vous mettent la pression. J’aime le rugby en France. C’est un mélange qui me correspond. Entre tradition, hommes du cru, étranger, ambitions et valeurs. D’ailleurs, les étrangers font partie de votre ADN. Vous êtes accueillants. C’est pour ça qu’en tant qu’individu et en tant que manager, j’apprécie quand les étrangers font l’effort d’apprendre la langue et quand les Français vont aussi vers eux pour les aider.

 

Difficile d’être un Rosbeef chez les Froggies ?


Il parait que les Français n’apprécient pas beaucoup les Anglais. Je suis très respectueux des Français et de votre façon d’accueillir les autres tout en cultivant vos traditions. Je pense également que les étrangers qui viennent en France doivent faire des efforts. Que ce soit pour comprendre où l’on vit et avec qui l’on vit. Mais aussi pour gagner une forme de respect. Les étrangers de passage ne doivent pas uniquement être des profiteurs fermés sur eux-mêmes.
Le sens de l’humour aussi est différent. Après toutes ces années passées en France, je ne comprends toujours pas les blagues de Loïc, notre kiné à l’UBB. Nous Anglais avons peut-être moins de filtres avec ce sujet.
Après en rugby, c’est autre chose. La rivalité est forte. Il parait que les Anglais sont arrogants, dites-vous. D’ailleurs, vous savez, le fameux « Good game » est mal compris. Peut-être qu’un ou deux joueurs l’ont un jour sorti de son contexte ou qu’il a été mal perçu mais à la base de notre sport, c’est avant tout une marque de respect.

 

 

Mon image


On me dit sérieux et peu souriant dans mon boulot. Déjà, je ne suis plus joueur mais on m’a confié un rôle, avec des responsabilités et de la pression. Je représente aussi l’entité Bordeaux-Bègles. Et puis, même si je commence à maîtriser le français, ce n’est jamais tout à fait naturel de réfléchir et de parler dans une autre langue.
Avec les années et les responsabilités, je suis devenu de plus en plus sérieux et mature même si je reste quelqu’un de chambreur, qui aime faire des blagues et profiter de la vie. Mais mon rôle fait que je dois avoir un équilibre entre sérieux et bonne humeur.

 

Le turnover de ma vie


A 27 ans, avec mon épouse, nous avons décidé de rentrer en Angleterre. A cause de blessures et pour retrouver notre pays. Nous sommes rentrés et une fois là-bas, nous avons commandé un jour un verre de vin et ça a fait office de déclic. La vie en France nous manquait et on voulait y revivre. Je suivais toujours le rugby français, notamment grâce à la diffusion en Angleterre du meilleur match de championnat du weekend. Entre un match de Top 14 et un de Premiership, je choisissais toujours le Top 14. Avoir joué et vécu en France a changé ma vie. J’ai une grande part de français en moi.

Home sweet home avec Lucy et Lolita. / Photo Stéphane Operti

 

Impensable en Angleterre


L’anecdote que je n’oublierai jamais s’est produite à Limoges. Il y avait Willy Taofifenua d’ailleurs. Lors d’une rencontre à domicile, je m’échauffais d’abord seul puis avec les trois-quarts. Mais au bout de 25 minutes, j’ai demandé : « Les avants ne viennent pas s’échauffer avec nous ? » On m’a répondu que pour les matches « à la maison », ils restaient aux vestiaires pour s’échauffer. J’étais perdu. Et les « gros » étaient en train de plaquer et de défoncer les murs. Ça peut vous paraître banal mais pour moi, c’était juste fou ! Je n’avais jamais vu ça en Angleterre.

 

Un ex-coéquipier marquant


Pour moi, Thierry Lacrampe correspond au standard du demi de mêlée français. Qu’il s’agisse de son talent ou de son caractère. J’adorais sa façon de pouvoir se concentrer en un quart de seconde sur son rôle après avoir déconné. Je me souviens aussi avoir évolué avec le centre Pierre Aguillon à Grenoble. Je trouvais qu’il avait un sacré potentiel. Quand je vois ce qu’il est capable de faire avec La Rochelle aujourd’hui, je ne suis pas surpris. Et puis c’est un battant dans l’âme.

 

Méthode


Cela peut paraître un peu strict et cadré de prime abord mais on s’est aperçu qu’à l’UBB, il n’y avait pas beaucoup de règles. Que ce soit aux Saracens ou en équipe d’Angleterre, je n’ai jamais travaillé dans un tel environnement où les joueurs ont autant de pouvoirs. C’est positif quand les résultats suivent mais comme ce n’est pas le cas, nous tentons de changer les choses. Cela passe par un peu de pression actuellement mais à partir de là, dès la saison prochaine, quand la direction et les manières de travailler seront adoptées par tous, je souhaite mettre en place mon management propre qui est un management ouvert. Pas forcément avec un staff très étendu comme le font les Anglais. Il faut savoir que j’ai eu l’occasion de travailler, d’entraîner en Angleterre plutôt que de venir le faire en France ici. Mon choix a été de venir dans l’Hexagone et j’en suis très heureux. Alors ce n’est pas pour transformer Bordeaux-Bègles en un club anglo-saxon.

 

Rory Teague veut réunir tous les atouts de l’UBB. / Photo : Stéphane Operti.

 

Le management à la française ?


Avec les joueurs anglais, il n’est pas nécessaire d’élever la voix. En France, je sais qu’il faut cadrer et maintenir sous pression. On donne des ordres et tout va bien. Personnellement, je préfère échanger avec le staff, les joueurs, poser beaucoup de questions pour comprendre et entendre les ressentis. Chambrer avec certains aussi quand ce n’est pas possible avec d’autres. J’aspire à une relation où on peut tout se dire, dans le bien comme dans la critique positive, sans a priori ou susceptibilité. Mais il faut y aller en douceur car dans les pays latins, si on dit à quelqu’un que ce qu’il a fait n’était pas bien, il se ferme et ne parle plus durant une semaine. A moi de m’adapter et de trouver la bonne manière, une fois les bonnes bases de travail mises en place.


Quel jeu


A l’origine, ma formation d’entraîneur est basée sur un rugby qui s’adapte à l’adversaire et aux conditions. Je suis quelqu’un d’ouvert avec des tactiques en perpétuelles évolutions. Mais si je dois faire un constat par rapport au Top 14, c’est un championnat où il faut mettre beaucoup de pression à l’adversaire et gagner l’occupation. On doit gagner le droit de jouer. Evidemment que j’aime le jeu, les grandes passes et le large-large. Mais au bon moment. Culturellement, à l’UBB, on prend des initiatives à l’instar de Mathieu Jalibert dernièrement. Et en France, il y a une part d’instinct que nous autres Britanniques n’avons pas. En revanche, niveau rigueur, les Anglo-saxons n’ont rien à envier. J’ai envie de mixer les deux et de créer un environnement qui a l’intelligence de savoir s’adapter. Il faut trouver le bon moment pour faire les bons choix. Je veux une équipe qui sait pratiquer tous les styles de rugby.

 

Les jeunes Français


Je suis vraiment, vraiment content de nos JIFF. Plus globalement, je trouve que l’état d’esprit des jeunes français est en train de changer. Ils comprennent le niveau de travail pour atteindre le très haut niveau, prennent davantage en compte l’hygiène de vie, la communication, etc. Regardez les résultats des équipes de France de jeunes. Ils sont positifs. Nous en parlions avec Eddie Jones : avec cette génération qui est en train d’éclore, peut-être que la France pourrait retrouver un tout autre rang bientôt.

 

Un coach qui réussit


Je suis impressionné de voir ce qu’Ugo Mola réalise à Toulouse. On lui a lui aussi demandé de changer les choses dans son club à une époque et il récolte aujourd’hui les fruits de son travail. Le Stade Toulousain n’est peut-être pas l’équipe qui dispose du meilleur effectif en Top 14 mais il exploite ses qualités merveilleusement bien tous les weekends en mêlant des éléments expérimentés, des jeunes et des étrangers.

 

Une UBB championne ?


Je suis aussi une personne ambitieuse. Quand je vois les atouts de l’UBB, à savoir un président qui structure tout depuis des années, un bon réservoir de joueurs, un recrutement malin ou un sacré public, je ne peux que l’être. Nous qualifier serait une première étape. L’objectif est de réunir tous ces éléments pour gagner ensemble, quelles que soient les différences.

 

Pas de « tea time » mais le café à la française. / Photo : Stéphane Operti.
  • Rory Teague

    Manager Bordeaux-Bègles – Ancien coach à Harrow School, Wasps, Saracens, Angleterre U20, Angleterre – Ancien N°10 ou N°15 à Gloucester, Bristol, Limoges, Tarbes, Aurillac, Grenoble – Né le 12/02/1985 (33 ans) à Gloucester – 1,83m et 85kg

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