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“Le terrain est sacré” — Antoine Rigaudeau et ses 7 marches pour construire le sportif de demain

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Il a tout gagné ou presque. Deux fois champion d’Europe avec la Virtus Bologne, vice-champion olympique à Sydney en 2000, membre du FIBA Hall of Fame depuis 2015. Antoine Rigaudeau, surnommé “Le Roi”, est l’une des figures les plus respectées du basket français. Aujourd’hui, c’est sur un autre terrain qu’il s’exprime : celui de la transmission. Son livre Mes 7 marches pour l’épanouissement et la réussite du jeune sportif, paru le 7 février aux Éditions Amphora et préfacé par Marie-José Pérec, s’adresse aux entraîneurs, aux parents, aux dirigeants — à tous ceux qui façonnent le sportif pour qu’il atteigne le maximum de son potentiel. Rencontre avec un homme qui pense le sport comme une école de vie.

Le sport en France : un réservoir immense, des infrastructures insuffisantes

La France produit des champions. Wembanyama, les Bleus du basket, du handball, une moisson de médailles olympiques. Pour Antoine Rigaudeau, ce n’est pas un hasard : “Notre réservoir global de sportifs, avec les qualités que l’on a sur nos territoires, va nous permettre d’avoir toujours des équipes de France performantes dans tous les sports.” Une vision partagée à l’étranger, et qui s’étend désormais au sport féminin.

Ce réservoir, la France sait aussi l’exploiter. Depuis les années 90, la professionnalisation du sport de haut niveau a conduit à une vraie structuration de la détection et de l’accompagnement des talents. “Il y a une vraie approche individuelle de l’accompagnement à la haute performance. On passe rarement à côté d’un potentiel.” L’organisation est là, les outils aussi : identifier, trouver, suivre. Sur ce point, Rigaudeau le reconnaît sans ambiguïté — la France fait bien.

Mais derrière cette vitrine, le diagnostic est moins flatteur. Le problème, pour lui, est ailleurs : dans les infrastructures. Les clubs peinent à accueillir les jeunes faute de salles disponibles. Les gymnases municipaux ferment. Les terrains de basket en plein air, ces espaces de pratique libre et spontanée qui ont formé des générations, sont de moins en moins accessibles ou entretenus. La sédentarité progresse, et l’offre de proximité rétrécit. Un paradoxe pour un pays qui se targue de produire des champions.

Car Rigaudeau tient à distinguer trois réalités que l’on confond trop souvent. Le sport de haut niveau, d’abord — “soyons honnêtes, c’est mercantile”. Le sport loisir, ensuite, accessible à tous et qui n’a pas vocation à produire des champions. Et enfin le sport en club, en formation, celui qui lui tient particulièrement à cœur, parce qu’il “accompagne le développement humain des pratiquants amateurs”. Ce sont ces deux derniers qu’on néglige, et c’est là que le bât blesse.

L’étranger comme révélateur : l’exigence sans hostilité

Bologne, Dallas, Valencia. Chaque étape à l’étranger a été pour Rigaudeau une mise à nu. “Quand on est en France, on est dans un cocon. Dès qu’on va à l’étranger,tous les jours on doit démontrer pourquoi on est là. On se retrouve comme un sportif lambda. Seule la performance compte.” Un choc, mais surtout une leçon sur ce que signifie vraiment évoluer dans un environnement exigeant.

Ce qu’il a observé en Espagne, en Italie, aux États-Unis, c’est une gradation dans la culture de la compétition. Aux États-Unis, elle est présente dès le plus jeune âge, intense et assumée. En Italie et en Espagne, un cran en dessous, mais déjà bien au-dessus de ce qu’on pratique en France. “En France, il y a un besoin d’être ami avec ses coéquipiers, de bien s’entendre avec l’entraîneur.” Un besoin de lien affectif qui peut devenir un frein. “En Espagne, ce lien de proximité n’est pas nécessaire — il pourrait même être piégeux. Le coach n’est pas l’ami des joueurs. Mais ce n’est pas non plus leur ennemi.”

Rigaudeau en a fait une conviction centrale, qui irrigue son livre : “Quand on parle d’exigence en France, cela peut inquiéter. Moi, je considère qu’on peut être exigeant tout en étant bienveillant.” Et cette conviction dépasse largement le basket. Ce qu’il cherche à transmettre aux jeunes sportifs, ce sont des valeurs qui les accompagneront bien au-delà des parquets — en tant que citoyens.

La famille : ni spectateur, ni entraîneur en chef

Le livre fait témoigner Félix Wembanyama, le père de Victor. Un choix délibéré. Parce que le rôle de l’entourage, pour Rigaudeau, est central — et souvent mal compris ou mal positionné. “Ce livre est dirigé vers les jeunes, mais surtout vers les coachs, les formateurs, les dirigeants et les parents.” L’ouvrage n’est pas un manuel technique réservé aux pros du sport. C’est un outil pour tout l’écosystème qui gravite autour du jeune.

Lors de ses interventions sur le terrain, Rigaudeau demande systématiquement aux clubs d’inviter les parents aux entraînements. Pas pour les mettre sur le banc de touche avec un chrono, mais pour créer un dialogue. “Ca m’intéresse d’échanger avec eux à l’issue des séances.” Club et famille doivent parler le même langage, partager les mêmes repères. C’est cette cohérence d’ensemble — entre le terrain, le vestiaire et la maison — qui permet à un jeune de se construire durablement.

Les 7 marches : construire de l’intérieur

Dix ans de réflexion, de voyages, de carnets de notes, de rencontres. C’est le temps qu’il a fallu à Antoine Rigaudeau pour structurer ce qui allait devenir son livre. Tout a commencé par une pige pour L’Équipe, il y a une dizaine  VINGTAINE d’années. “J’avais couvert une compétition et ça m’avait beaucoup plu.” Puis les voyages, les observations sur la formation dans différents pays, les échanges avec des personnaliés du sport. Il prenait des notes, présentait ses idées, les faisait évoluer au fil des retours. Après plusieurs allers-retours avec les Éditions Amphora, une rencontre décisive lui a permis de structurer l’ensemble en sept étapes.

Quatre d’entre elles sont ancrées dans l’individu lui-même : la Fondation, la Conquête, la Persévérance, l’Optimisme. Des ressources intérieures, avant tout. “Ce sont des choses intérieures à chaque être humain. Une fois qu’on les maîtrise, on arrive à s’ouvrir, à s’exprimer — et à partir de là, on peut s’affirmer en ayant du leadership.” La logique est claire : on ne peut pas espérer rayonner vers l’extérieur — vers ses coéquipiers, son entraîneur, son club — si les fondations internes ne sont pas solides. La technique et la tactique viennent après. Elles ne construisent rien si la colonne vertébrale humaine n’est pas posée d’abord.

Les JO et après : l’émotion ne suffit pas

Paris 2024 a électrisé la France. Mais Rigaudeau garde la tête froide. “Les grands événements sportifs sont orientés vers la performance, la communication, les émotions transmises à l’instant T. J’ai encore un doute sur le fait que cela assoie une dynamique sportive dans le temps.” L’héritage olympique, s’il existe, ne se mesure pas en licences souscrites dans les semaines qui suivent la cérémonie de clôture.

Ce qui construit durablement le sport, selon lui, c’est autre chose. Des formations d’entraîneurs qui commencent par le savoir-être avant la technique — “En Espagne, le premier cours des entraîneurs porte sur le savoir-être.” Des parents impliqués, des infrastructures dignes, et une philosophie claire dans les clubs. “Les fédérations doivent développer la transmission de valeurs en priorité, grâce à la pratique de la technique et des capacités physiques.”

Sur le financement, sa position est tranchée : “Je pense qu’il va y avoir de moins en moins de financements publics pour le sport. Mais cela ne me dérange pas. Le sport devrait avoir une approche d’auto-financement pour pouvoir se développer en autonomie.” Un modèle qui implique aussi de revoir la tarification des licences. En France, elles sont peu chères — mais cela se paie en qualité de service. “En Espagne, on paie plus cher, mais les services sont vraiment aboutis : une identité commune, un maillot, un sentiment d’appartenance.”

Sur le sport scolaire, il est précis et concret : des professeurs de sport dès le primaire, des entraîneurs spécialisés dans le secondaire sur des plages horaires élargies. Et une conviction simple : “Si on veut pénétrer dans le quotidien, il faut commencer par l’école, puis développer les infrastructures.” Le sport de haut niveau fait briller et donne envie. Mais ce qui compte vraiment, pour Rigaudeau, c’est ce qui se passe en dessous — le sport encadré, accompagné, ancré dans le quotidien des jeunes. Le terrain est sacré, dit-il . À condition de savoir ce qu’on y fait vraiment.

Mes 7 marches pour l’épanouissement et la réussite du jeune sportif, Antoine Rigaudeau, Éditions Amphora, 17,50 €.

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