Christian Albrespy est toulousain d’origine, il a joué petit à Blagnac, et il a vécu longtemps aux Etats-Unis. Entre deux vies dont une carrière dans l’aérien, une autre, plus courte, derrière les platines, il s’est retrouvé à ouvrir une porte que personne ou presque n’ouvrait : celle des universités américaines pour les jeunes rugbymen français qui ne percent pas chez nous. Avec sa société Transatlantic Rugby Talent, il accompagne aujourd’hui des joueurs dans un système où une bourse annoncée peut cacher une facture à cinq chiffres. Entretien avant l’échéance 2031.
Un Toulousain passé par le groupe Air France – KLM qui s’occupe de jeunes rugbymen aux États-Unis, ça ne se devine pas. Racontez.
J’ai eu une vie de nomade à cause du travail : Air France-KLM, puis ATPCO, l’entreprise qui centralise et distribue à l’échelle mondiale les tarifs et les règles commerciales des compagnies aériennes. Cette carrière m’a conduit à Washington en 2017. À côté de ça, il y a toujours eu le rugby. Toulousain, j’ai joué petit à Blagnac. Et il y a Jean-Marie Cadieu, un très bon ami, qui m’a fait rentrer dans l’association Rugby French Flair. Ils partent dans des pays où le rugby peut aider des gamins à sortir de la violence et de la précarité. Il m’a demandé de gérer la logistique des déplacements de l’asso, chaque année. Ce sont deux vies parallèles mais elles se rejoignent toujours au même endroit.
Le déclic, il vient d’où ?
D’une conversation avec Jean-Philippe Lacoste, qui dirigeait alors le centre de formation du Montpellier Hérault Rugby. Il m’avait expliqué la difficulté à laquelle il était confronté avec certains jeunes qui avaient tout misé sur le rugby, abandonné ou fortement négligé leurs études, mais qui, finalement, ne basculeraient pas dans le monde professionnel. C’est un sujet qui m’a beaucoup travaillé.
Et puis il y a Bastian.
Jean-Philippe Brunello, un ami, me parle de son fils Bastian, qui jouait à Tarbes. Je lui propose de venir jouer aux États-Unis tout en suivant un parcours universitaire. Je l’ai abordé comme un test : je voulais vérifier si ce que j’imaginais tenait réellement debout. Bastian est devenu champion national universitaire américain de rugby à 7 en 2023. En 2025, il a participé à une tournée en Afrique du Sud avec l’équipe américaine des moins de 23 ans. La même année, en août 2025, il a été drafté par les Chicago Hounds en Major League Rugby (le modèle de la draft a été introduit tout récemment dans le rugby).

Il est revenu en France depuis.
À cause des bouleversements de la Major League Rugby. La compétition est passée de onze franchises en 2025 à seulement six pour la saison 2026. Lorsqu’un championnat se contracte aussi brutalement, les jeunes draftés sont souvent les premiers touchés. C’est ce qui a mis un coup d’arrêt à cette première perspective professionnelle pour Bastian. Cela fait partie des réalités qu’il faut expliquer aux joueurs et aux familles avant le départ : le rugby professionnel américain possède un potentiel considérable, notamment dans la perspective de la Coupe du Monde 2031, mais son modèle économique reste encore instable.
C’est le cas de Bastian qui vous a fait découvrir le problème de l’argent ?
Exactement. On s’est aperçus qu’il se retrouvait à devoir payer la quasi-totalité de ses études. Et là tu comprends que le rugby aux États-Unis a une particularité.
Laquelle ?
Le rugby masculin n’est pas reconnu par la NCAA. La conséquence est simple : le budget est incomparable avec ceux du basket ou du football américain, où tout est pris en charge pour les pratiquants. Côté rugby masculin, il n’y a pas de bourses athlétiques encadrées comme ailleurs. Il y a une grosse part de discussion au cas par cas. Chaque université, chaque coach, chaque dossier.
Le cas par cas, ça peut être une chance comme un piège.
Le point de vigilance est exactement là. Un jeune peut se voir proposer une grosse bourse sportive pour le rugby, un scholarship mais il faut toujours la rapporter au coût global de l’université. Même avec une aide qui paraît importante, le reste à charge peut très rapidement dépasser 50 000 dollars dans certains établissements. Cela ne signifie pas que le projet n’est pas intéressant, mais que la famille doit connaître précisément, avant de s’engager, le coût réel de la scolarité, du logement, des repas, de l’assurance et de tous les frais annexes.
Un exemple concret ?
Berkeley illustre bien la diversité du système américain. Cal Rugby est un programme universitaire varsity bénéficiant de moyens, d’un encadrement et d’un accès aux infrastructures de très haut niveau, mais ce n’est pas un programme offrant des bourses sportives. Le staff dispose en revanche d’un nombre limité de possibilités pour soutenir la candidature de joueurs qui possèdent déjà le niveau académique requis. Le recrutement s’effectue sur plusieurs mois, parfois plusieurs années, et le Summer Camp organisé par Cal permet notamment au staff d’évaluer des joueurs venus du monde entier. Être identifié par le rugby peut donc aider à ouvrir une porte, mais cela ne règle pas la question du financement des études.
Et une fois sur place, la bourse est acquise ?
Non, et c’est un autre point qu’il faut avoir compris. C’est un modèle particulier aux États-Unis : si tu performes au rugby, tu peux avoir un scholarship qui progresse tout au long de ta scolarité. Mais si tu ne te la donnes pas ( physiquement ou dans les études), tu peux perdre les aides financières.
D’où votre société. Vous faites quoi, exactement ?
De l’accompagnement personnalisé sur le projet rugby-scolaire, par étapes. Un : le diagnostic du projet. C’est là qu’on tranche la vraie question : est-ce que c’est un projet plutôt scolaire ou plutôt rugby ? Deux : identification des universités, prise de contact, montage du dossier avec l’université et proposition financière à l’étudiant/joueur. Trois : la dernière barrière après acceptation de l’offre financière, réalisation des formalités de visa étudiant aux Etats-Unis. Dans l’autre sens, si un Américain veut venir jouer en France, je peux aussi être un facilitateur.
En quoi c’est différent du travail d’un agent ?
Un agent place un joueur. Moi, je pars du double projet, et la première étape n’est pas de trouver une destination, c’est de comprendre ce que le joueur et sa famille cherchent vraiment : parle-t-on d’un véritable projet scolaire ou rugby, ou un mix des deux ? Sur le cas par cas américain, ce qui est pour moi primordial, c’est que les familles intègrent le véritable “out of the pocket” avant de prendre une décision. Sans ça, on envoie des jeunes vers des situations que personne n’a anticipées.
Vous avez des profils très différents.
Léandre Sellier avait l’opportunité de signer un contrat semi-professionnel en France, mais il a préféré privilégier son cursus universitaire, principalement aux États-Unis. Il joue aujourd’hui à Thomas More University, dans le Kentucky. Maintenant qu’il est installé aux États-Unis, il veut jouer pleinement la carte Berkeley. Intégrer une université aussi prestigieuse représente un objectif extrêmement ambitieux, mais si son niveau en rugby pouvait l’aider à ouvrir cette porte et à rejoindre cette élite universitaire, ce serait pour lui l’aboutissement idéal. Il serait même prêt à emprunter pour financer un tel diplôme. À l’inverse, Toma Fabre et Bastien Tellier-Flutre, plus jeunes, sont davantage orientés vers le rugby, avec la possibilité de progresser fortement et peut-être d’exploser grâce à la rigueur des entraînements et au cadre universitaire imposé car lié mécaniquement à la performance sportive par les bourses obtenues.

Vous travaillez aussi avec les universités elles-mêmes.
Avec une université comme Life, il y a la possibilité de faire évoluer les cursus universitaires pour qu’ils collent avec les attentes des joueurs. C’est un travail de fond, moins visible, mais c’est celui qui change le système à long terme. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai fait le choix délibéré de monter un partenariat très fort avec cette université.
Et pour ceux qui n’ont pas les moyens ?
C’est ma limite aujourd’hui. Je réfléchis à monter une fondation pour aider les jeunes sans budget. Ce n’est pas encore fait, mais je ne vois pas comment faire autrement : si l’accès reste réservé à ceux dont les parents peuvent aligner, on reproduit exactement ce qu’on dénonce.
Vous êtes soutenu par des joueurs.
Depuis la création de Transatlantic Rugby Talent, j’ai 3 ambassadeurs. Bastian Brunello est le premier cas, celui qui a servi de test. Kélian Galletier, après une superbe carrière en Top 14, a joué sa dernière saison au NOLA Gold, franchise française (qui malheureusement depuis a disparu) et François Cros, joueur majeur de l’équipe de France et du Stade Toulousain.
Venons-en à 2031. Beaucoup doutent que le rugby prenne aux États-Unis.
Là-bas, le sport doit être un show. Pour que ça marche, il faut beaucoup de rythme, tout le temps. Et il y a un truc que les Européens sous-estiment complètement : le sport universitaire cartonne. Des stades pleins, des télés, une culture. Je crois pas mal au fait que le rugby universitaire soit un moteur sur le côté entertainment. C’est par là que le niveau du rugby américain va monter, et c’est par là que le public va venir.
Selon vous, quelle est la différence entre les 2 mondes sportifs professionnels, aux Etats-Unis et en France ?
Disons que si le Top 14 était géré par un Américain, il y aurait une franchise par bassin économique. Vannes serait en Top 14 depuis belle lurette, avec un super stade. Les Américains raisonnent en marché et en spectacle. Nous, on raisonne en héritage. Les deux se défendent, mais il faut savoir ce qu’on veut.
Par contre, ce raisonnement en bassin économique ne peut garder son intérêt que lorsque les franchises les plus faibles viennent chercher les éléments les plus performants dans les universités et c’est ce qui caractérise les drafts US et qui conduit obligatoirement à un lien études – sport de haut niveau.
Christian Albrespy est le fondateur de Transatlantic Rugby Talent, marque commerciale de la société française Dynamic Gold Years.